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Si Renato Curcio avait été lépidoptériste .... (ou quelques réflexions sur le "terrorisme" et l'injonction politique au silence absolu au nom de la "mémoire des victimes" )

En écoutant un jour une interview de Romain Gary à la radio (une rediffusion, évidemment), j'eus la surprise d'apprendre de sa bouche que la véritable passion de Vladimir Nabokov n'était pas tant l'écriture que les papillons et qu'il avait donné son nom à plusieurs d'entre eux.

Mais personne, ou presque, ne connaît Nabokov le ‎lépidoptériste. Tout le monde en revanche connaît Nabokov, le « père » de « Lolita ».
En Italie, tout le monde connaît Renato Curcio fondateur des Brigades Rouges, partisan, dans les années 70, de la lutte armée comme nécessité inévitable (non pas "dans l'absolu", comme "idéal", mais compte tenu du contexte italien d'une époque extrêmement particulière) , condamné à 30 ans de prison notamment pour le meurtre de deux militants d’une organisation fasciste, libéré courant des années 90.
Personne ou presque, en revanche, ne connaît R. Curcio le sociologue du travail.


Or, si d'une certaine manière et par le poids de la justice, notamment, R. Curcio le "brigadiste" n'existe plus en tant que tel (et par l’injonction permanente à « se repentir », on insiste bien pour qu’il ne puisse plus exister), Curcio le sociologue du travail lui, existe toujours, et même plus que jamais.
Ces derniers jours, sa présence comme invité à une "Festa Rossa" (sorte de "Fête de l'Humanité" italienne) déclencha immédiatement une furieuse levée de boucliers polémique (du grec πολεμικός, polêmikôs « qui concerne la guerre », « disposé à la guerre»).

Pourtant, R. Curcio n'était pas là le moins du monde pour parler du "passé", (disons, pas de son passé de militant de la lutte armée qui lui valut moult années de prison, ou alors peut-être d’un autre passé, celui qui revient dans le monde du travail, et qui renvoie des millions de travailleurs en Europe au 19eme siècle), mais pour parler de son dernier ouvrage (très intéressant d'ailleurs) "Il pane e la morte", "Le pain et la mort", une longue enquête sur les ouvriers de l'industrie chimique, leurs familles, les habitants des faubourgs de ces " Seveso" du 21eme siècle dans la région de Brindisi ...
Renato Curcio était là en tant que sociologue du travail pour présenter ‎son livre, donc.

Or, il semble que même cela, il n'ait plus "le droit" (ne serait-ce que moral) de le faire. Il devrait (comme Cantat, comme Rouillan, comme Abdallah ou d'autres qui sont, soit condamnés judiciairement au silence sur ce qui a valu leur peine, soit que l'on aimerait réduire au silence, même après leur sortie de prison)... être en plus condamné au silence absolu, ne plus avoir jamais le droit de parler, de rien, a fortiori s’il refuse de « se repentir ».
La presse (principalement de droite et d'extrême-droite, c'est à dire une bonne partie de la presse italienne) s'est donc fait l'écho, très rapidement, de "l'indignation"‎ que soulevait chez moult politiciens, journalistes, etc, l'intervention de R. Curcio à cette fête, précisant bien que celui-ci, condamné pour différents crimes, délits attentats ou assassinats qui lui furent imputés dans les conditions que l'on connaît en Italie, ne s'était surtout "jamais repenti" ("mai pentito"- cette absence de repentir, corollée par un refus de trahir ses idées "de jeunesse", au contraire de certains autres, lui valut d’ailleurs un jour l’expression publique de l’admiration de F. Ardant, laquelle, par sa prise de position politique, s’attira les mêmes foudres en Italie que celles qui frappèrent aussi la sœur de l’épouse du Président Sarkozy, il y a quelques années, Valeria Bruni-Tedeschi, lorsqu’elle prit publiquement position contre l’extradition de Marina Petrella, autre ex- Brigadiste).

Car voilà bien la double faute du sociologue Curcio: ne s'être jamais repenti (ni de son ancienne appartenance aux Brigades Rouges – qui n’existent plus, quels que soient les fantasmes à ce sujet -, ni de son adhésion à la politique de la lutte armée dans cette période si particulière des "années de plomb", ni des crimes qui lui furent imputés, à tort ou à raison – j’insiste car quiconque se penche sur les procédures judiciaires liées à ces époques ne peut qu’être saisi par différentes bizarreries pénales des nombreuses lois spéciales), et sans doute, bien que ses ennemis s'en défendent, de continuer à parler de politique, à travers la sociologie, à travers le sujet du travail, de la condition prolétarienne, c'est à dire, de frapper intellectuellement au coeur de ce qui asseoit l'Etat moderne bourgeois.
Car ce n'est pas rien, ce livre qu'il a écrit, cette enquête qu'il présente, qu’il a réalisée sur le Pôle industriel de Brindisi dans les centrales thermoélectriques et l’industrie pétrochimique, et que cette polémique fait complètement "passer à l'as", malheureusement.

Il est certain que nombre de personnes doivent trembler quand un Renato Curcio (ou d'autres de même envergure intellectuelle, ici et là) se prend à analyser le monde du travail et l'exploitation de la condition prolétarienne qui se bousillent la santé sur les sites, par exemple, de Versalis (ex-Polimeri Europa) dans l’industrie de la fabrication de polymères…
Voilà le problème.

Renato Curcio devrait avancer à genoux et ‎ne plus jamais, ni de près ni de loin, parler de politique. Encore moins dénoncer le système capitaliste, qui contraint de plus en plus de travailleurs à choisir (comme si cela était possible) entre « sa santé et un travail ».
Il faudrait qu'il se taise à jamais.
Ce profond souhait de toute une partie de la classe politique italienne (et sans doute nous en avons aussi en France, adeptes de cette philosophie pénale-la‎), à savoir que tout "terroriste" (ou même "simple criminel", pourvu qu'il soit médiatique) soit condamné à se taire ad vitam, a jailli de toutes parts sans qu'aucun de ces "indignés" se rende compte du ridicule qu'il y aurait à proférer de telles oukases dans un pays où paradent des Berlusconi, autrefois des Craxi ou des Andreotti, dans un pays qui a connu en juillet 2001 le G8 de Gênes, la piazza Alimonda, la caserne de Bolzaneto, l'école Diaz... sans que cela dérange grand-monde de tous ces accusateurs en sorcellerie...

Un pays qui sert de porte-avion naturel aux troupes impérialistes de l'armée américaine et de l'OTAN, qui soutient et finance (comme d'autres pays d'ailleurs) la guerre (et donc la mort, la destruction, la désolation...) partout dans le monde à chaque fois qu'il en va de l'intérêt de "sa" bourgeoisie, avec d’autres moyens, les moyens de l’Etat (sans que ledit Etat sollicite jamais vraiment l’avis des citoyens qui sont amenés à financer malgré eux ces guerres qui, peut-être, leur coûteront plus que leurs impôts), à une toute autre échelle que ne l'aura jamais été celle de l'action des Brigades Rouges...
Un pays où prolifèrent assez tranquillement les organisations et groupuscules néo-fascistes malgré la disposition additionnelle XII de la Constitution italienne de 1947 qui interdit expressément la reconstitution sous quelque forme que ce soit, du parti fasciste dissous, malgré la loi Scelba de 1952, qui proscrit l’apologie du fascisme…sans que cette violation permanente de la légalité (une violation qui peut aller jusqu’à des conséquences sanglantes, comme on l’a vu ces dernières années avec les ratonnades et autres assassinats de migrants, notamment dans le milieu des ouvriers agricoles) soulève jamais la moindre indignation chez ceux qui aujourd’hui réclament que « des gens comme Renato Curcio » (ne me demandez pas ce que cela signifie, je n’en sais rien, désigne-t-on un sociologue du travail ou un fondateur des Brigades Rouges « mai pentito », jamais repenti ?) se "taisent à jamais".

On a donc rapidement jeté au visage de Renato Curcio (et de ceux qui l’invitaient à parler de son livre), « les cadavres des morts » et « la douleur des familles ». Parlait-on alors des cadavres des morts et de la douleur des familles des travailleurs qui se tuent aux travaux que dénonce R. Curcio dans son ouvrage ? Non. Comme pour chaque militant d’extrême-gauche de ces années-là, on a déterré les « cadavres des morts » des « années de plomb ». La lecture des forums sous les articles est édifiante…

Si toutes les personnes supposées avoir du sang sur les mains (à tort ou à raison, directement ou « par ricochet », qu'elles aient été condamnées ou pas, quelle que soit la victime) devaient se taire à jamais, beaucoup d’annonceurs publicitaires seraient orphelins, les radios et chaînes de TV italiennes (dans le monde entier même) seraient quasi-muettes en permanence.
Heureusement pour eux, les hommes d'Etat jouissent d'une impunité parfaite pour le sang qu'ils font couler en leur qualité de "chef d'Etat" ou de députés, de sénateurs. La fiction veut que l'armée ou la police ramasse l'opprobre sur elle, tandis que les "dirigeants" sont absous par la grâce de la fonction, de tout ce qu'exige "la raison d'Etat" ou le maintien de "l'ordre public"...
Si on amoncelait tous les cadavres dus à la politique d'Etat de l'Italie (ou de la France) depuis ne serait-ce que cinquante ans, comme on jette en pâture les cadavres des victimes de la guerre civile des années 70 dès qu'il s'agit d’un brigadiste "non repenti" ni dissocié, on ne verrait plus l'Italie (ni la France, ni les USA....) d'un satellite!

Si je me saisis de cette "affaire Curcio"‎, ce n’est pas « en défense du terrorisme », ni pour en faire l’apologie, ni même en défense des « Brigades Rouges », c’est parce qu’avec cette « affaire », on assiste de nouveau à la démonstration implacable du piège intellectuel terrifiant et jusqu’au-boutiste que constitue l'incrimination de "terrorisme", qui permet, de plus en plus facilement, de donner libre cours à toutes les répressions et privations de libertés fondamentales qu’impose logiquement la « logique sécuritaire » et la négation permanente du politique.

Le « terrorisme » institué, sous l’impulsion notamment des USA de G. Bush, comme « Mal absolu universel», cheval de bataille de « l’Occident » (sic), ou le retour d’une certaine morale dans le Droit. Mais quelle est cette « morale » ?
Il faut au moins avoir le droit de poser certaines questions, tant qu’on le peut encore, sans admettre d'être immédiatement la cible d'attaques ad hominem, construites sur des syllogismes honteux, comme le parfait catalogue de "l'art d'avoir toujours raison" établi par Schoppenhauer.
Au train où vont les choses, il est cependant possible qu’un jour, je ne pourrai plus écrire un tel papier, car je n’en aurai peut-être plus le droit. Ce type de réflexion sera considéré comme une apologie interdite, et je finirai peut-être en prison pour avoir osé vouloir réfléchir autrement, publiquement, à haute voix (réfléchir tout court, d’ailleurs, car sans liberté d’analyse et de maniement des concepts, mise en commun, il n’y a pas de réflexion véritable).
J’avais écrit il y a quelques années que l’accusation de terrorisme est une arme de destruction massive intellectuelle.
Qu’elle est faite pour terroriser d’abord ceux qui l'entendent, ceux qui aimeraient réfléchir, et pourraient tenter d’envisager le monde autrement que selon la pensée dominante.

J’avais écrit que le terrorisme n’existe pas autrement que comme définition politique, au sens « Schmittien » du terme de la nécessité de désigner son « ennemi ». Que j’étais opposée à l’existence de cette incrimination pénale en tant que telle, a fortiori, dans la mesure où aucun système pénal européen ne reconnaît pas officiellement de « régime politique » de certains délits et crimes. Je suis toujours de cet avis.
Ce n’est pas par hasard que la plupart des textes d’incrimination pénale du « terrorisme » sont rigoureusement incapables de donner une définition de ce qu’ils prétendent réprimer et punir et sont obligés de se contenter de lister des « actes de terrorisme ».
Il n’y a pas de « terrorisme », en dehors du besoin pour un pouvoir en place de protéger sa position de pouvoir par des accusations politiques faites lois spéciales, appliquées par des tribunaux d’exception, autant dire, d’immondes verrues sur le visage de toute démocratie digne de ce nom. Si l’action violente est exercée par l’armée d’un Etat, nous sommes dans la répression légale, dans la guerre légale. Quel que soit le nombre de morts. Si c’est un groupuscule para-militaire qui s’en charge, nous sommes dans le « terrorisme ». Cela a-t-il du sens ? Et si oui, quel sens ?

Il y a des guerres modernes qui ne répondent plus au « droit de la guerre ». Des guerres civiles. Des guerres de plus ou moins basse intensité. Des guerres livrées par des groupuscules à un Etat, à une classe, à une communauté, à un peuple…Il y a des militants politiques (même lorsqu’ils se prétendent des soldats religieux, ils sont en réalité politiques) qui pensent de leur devoir de mener une lutte armée, à un moment de leur vie, de frapper, aveuglément ou de manière ciblée, des populations, des catégories sociales, des individus isolés, symboliques d’ »un pouvoir ou d’une institution ou d’une classe, ou supposés tels. Il y a des agressions et des réponses à ces agressions. Je ne porte pas de jugement de valeur, je constate que cela existe et je donne une qualification à des faits.
Nous vivons dans un monde politique. L’Homme est un animal politique.

C’est cela aussi le paradoxe de l’incrimination de « terrorisme ». Déniant à la personne poursuivie la qualité de « militant politique » (au motif que les moyens employés par « les terroristes » ne seraient pas assez « nobles »), elle désigne pourtant comme éminemment politique, le sujet concerné.
J’ajouterai pour conclure qu’il m’a toujours semblé abjecte de réduire un individu à ce qui lui a valu une condamnation pénale, quel que soit le motif de cette condamnation, et de vouloir en plus que cette condamnation lui colle à la peau jusqu’au linceul, alors qu’existent déjà des tas de choses pour le lui rappeler, lorsqu’il a purgé sa peine, comme les fichiers de police et le casier judiciaire. Pire, d’arguer de cette condamnation pour réduire un individu au silence absolu, hors des limites admissibles à la liberté d’expression (ici, par exemple, l'injure et la diffamation, mais notons que, dans certains pays dits « civilisés », fut un temps, cette limite, même admissible, n’existait pas et n’allait pas « de soi »).

Ce n’est pas en empêchant de parler tel ou tel, en pratiquant l’intimidation intellectuelle institutionnalisée, que l’on avancera sur la voie du progrès et de l’émancipation de l’Homme.
Il n’est pas bon que des hommes politiques ou des hommes d’Etat promettent sans arrêt ici et là à leurs concitoyens des politiques de « tolérance zéro », de « lutte totale contre le terrorisme » ou contre « l’Axe du mal », il n’est pas bon qu’ils flattent les instincts agressifs, haineux, vindicatifs…que nous avons tous en nous (et contre lesquels il faut lutter sans cesse), qu’ils déclament que tel ou tel doit être privé à jamais de parole publique. Bientôt (déjà), pour les mêmes, il n'y aura plus de tabou à éructer, la bave aux lèvres, l'oeil assassin, qu'il faut rétablir la "peine de mort"...

« Ce siècle appelle au secours », toujours, et ce n’est pas en tentant d’étouffer des voix, quelles qu’elles soient, que prendra fin ce qui fonde, ce qui explique, cet appel déchirant.