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"L'indigence de la gauche européenne" - Slavoj ZIZEK (extraits de l'article paru dans "Manière de Voir" Oct-.Nov. 2014)

 

 

Dans "Manière de Voir" ce mois-ci (passionnant, et que je vous recommande, intitulé "Penser est un sport de combat", avec du Bouveresse, du Chomsky, du Foucault du Hobsbawm ...et une très belle iconographie), un excellent article de Zizek intitulé: "L'indigence de la gauche européenne", du genre qui pose des questions embêtantes et vivifiantes, et dont je partage certaines saillies. Je vous en livre quelques extraits, mais il est évidemment à lire en intégralité :

"Nous sommes littéralement submergés de réquisitoires contre les horreurs du capitalisme (...).

Pourtant, aussi tranchantes que ces critiques puissent paraître, elles s’émoussent en sortant du fourreau: jamais elles ne remettent en question le cadre libéral-démocratique au sein duquel le capitalisme exerce ses ravages. L'objectif, explicite ou implicite, consiste invariablement à réguler le capitalisme - sous la pression des médias, du législateur ou d'enquêtes policières honnêtes - et surtout pas à contester les mécanismes institutionnels de l'Etat de droit bourgeois. C'est là que l'analyse marxiste conserve toute sa fraîcheur, aujourd'hui peut-être plus que jamais. Pour Marx, la question de la liberté ne se situe pas en première ligne au sein de la sphère politique, celle du moins à laquelle se réfèrent les institutions internationales lorsqu'elles jugent d'un pays: les élections y sont-elels libres, les juges indépendants, les droits de l'homme respectés? La clef d'une liberté véritable est à rechercher plutôt dans le réseau "apolitique" des relations ociales, depuis le travail jusqu'à la famille, où ce n'est pas la réforme politique qui apporterait le changement nécessaire, mais une transformation des relations sociales dans l'appareil de production.

Jamais en effet on ne demande aux électeurs d'établir qui doit posséder quoi, ou de se prononcer sur les normes de management en vigueur sur leur lieu de travail. Inutile d'espérer que la sphère politique consente à étendre la démocratie à ces domaines relégués loin d'elle, en organisant par exemple des banques "démocratiques" sous contrôle des citoyens. Dans ce domaine, les transformations radicales se situent au-delà de la sphère des droits légaux.

Il arrive bien-sûr que les procédures démocratiques débouchent sur des conquêtes sociales. Mais elles n'en demeurent pas moins un rouage de l'appareil d'Etat bourgeois, dont le rôle consiste à garantir la reproduction optimale du capital. Deux fétiches doivent donc être renversés simultanément: celui des "institutions démocratiques" d'une part mais aussi celui de leur contrepartie négative, la violence. (...)

De telles considérations ne peuvent qu'ébranler le confort des intellectuels radicaux. A mener une existence moelleuse et protégée, ne sont-ils pas tentés de bâtir des scénarios-catastrophes pour justifier la conservation de leur niveau de vie? Pour nombre d'entre eux, si une révolution doit avoir lieu, c'est à bonne distance de leur domicile - à Cuba, au Vénézuéla, au Nicaragua - afin qu'ils se réchauffent le coeur tout en veillant à la promotion de leurs carrières. Pourtant, avec l'effondrement de l'Etat-Providence dans les économies industrielles avancées, les intellectuels radicaux pourraient trouver leur moment de vérité: ils voulaient un vrai changement, maintenant ils peuvent l'avoir.

Rien ne justifie que l'état d'urgence économique permanent conduise la gauche à abandonner le travail intellectuel patient,sans utilité pratique immédiate. Pourtant, progressivement disparaît la fonction véritable de la pensée. Non pas poser des solutions aux problèmes que rencontre "la société" - c'est à-dire l'Etat et le capital-, mais réfléchir à la façon même dont ces questions se posent. C'est-à-dire interroger la façon dont nous percevons un problème donné. (...)

Plus que jamais nous sommes contraints de vivre comme si nous étions libres".

Le site du Monde Diplomatique http://www.monde-diplomatique.fr/mav/137/