Blog

De la "Génération Les Nuls" à la génération nullissime. Ma génération (sur les jours du 7 au 11 janvier 2015)

De la « Génération Les Nuls » à la génération nullissime (ma génération).

 

J’ai « fêté » mes 40 ans ce tragique 7 janvier.

Le 7 janvier c’est notamment mon anniversaire, c’est aussi Noël pour les chrétiens orthodoxes, entre autre.

C’est désormais également une date terrible, maculée de sang, de haine et de confusion.

La date à laquelle le monde entier découvre « Charlie Hebdo » ou en tout cas ce qu’on en donne à voir.

Une date qui marquera l’ouverture de la boîte de Pandore, à laquelle il faut ajouter également celle du 9 janvier.

Autant le dire de suite : si je suis allée flâner, un peu « groggy », aux rassemblements spontanés, je n’ai pas participé à « la marche ».

Ni par mépris des autres qui ne pensent pas comme moi, ni par cynisme, ni parce que j’aurais pu me réjouir de ce qui était arrivé…

Non.

C’est précisément l’inverse.

J’étais trop mal et trop atteinte par tout ce qui s’était passé depuis le 7 janvier, trop hantée par toutes les victimes (même, aussi, celles qui ne sont pas mortes et qui sont des dizaines de millions….) , trop préoccupée par les sombres lendemains qu’appelleraient inévitablement ces actes qui m’ont figée dans mon humanité…pour avoir envie de partager mon deuil, ma douleur, ma colère, mon angoisse avec des gouvernants que nous savons tous être des hypocrites, des étouffeurs de liberté, des suppôts des marchands d’armes et des semeurs de troubles planétaires.

Je choisis quand, comment et avec qui je pleure un mort, je choisis avec qui psalmodier le kaddish ou fredonner le requiem, entendre la récitation d’un verset, je choisis avec qui brûler un cierge, avec qui me recueillir, Dieu ou pas ; je choisis avec qui rire, même très amèrement, de l’ironie cruelle, du destin fatal ; je choisis avec qui me saouler pour oublier que j’ai trop mal...

C’est mon orgueil, ou plus exactement, ma dignité. Une chose précieuse que je ne me laisserai pas voler.

Et clairement, ce n’était pas avec « ceux-là » qui eurent l’outrecuidance de marcher devant « nous » (même si je n’y étais pas et que je ne m’y reconnais pas, je suis quand même part de ce « nous ») à bonne distance d’un cordon de sécurité impressionnant, que je voulais faire tout cela.

Je ne voulais pas défiler pour le sang des innocents anonymes et des enfants de Brassens, les héritiers et les copains de Choron et Cavanna, au son du clairon, à l’ombre du drapeau (quel qu’il soit), derrière les représentants politiques français, espagnol, italien, turc, allemand, grec, israélien, égyptien etc…

Pas question, non à cause d’un problème de nationalité, non pas parce que j’aurais pu avoir la moindre complaisance pour les actes perpétrés, évidemment, mais compte tenu des responsabilités immenses qui sont les leurs à tous dans ce qui est en train de déferler sur le monde, comme une immense vague de merde.

Je ne suis pas atteinte du syndrome de Stockholm, et je ne voulais pas défiler à l’appel d’un gouvernement qui il y a quelques semaines à peine interdisait les manifestations spontanées en mémoire de Rémi Fraisse et qui, en prime, procédait à des « arrestations préventives » de militants d’extrême-gauche.

Un gouvernement qui poursuit, « fleur au fusil », la politique belliciste de la droite. Qui ne protège toujours pas les minorités ethniques. Qui ferme encore les yeux sur les morts de Calais. Qui est revenu sur la promesse présidentielle du droit de vote aux étrangers…

Pour ne rien dire de la politique libérale dévastatrice menée par M. Macron dont, avocate, je connais bien le sujet, à double titre (et ce n’est pas fini).

J’étais trop mal pour supporter cette récupération politicienne abjecte, venant de pompiers pyromanes.

Trop mal pour supporter qu’on me viole, par de la propagande, dans ma peine, dans ma conscience, trop internationaliste pour défiler au son de l’hymne « national », pour une marche « nationale », d’unité « nationale », dans un hommage « national » à des victimes qui, pour ce qui concerne Charlie Hebdo, conchiaient allègrement « tout cela » qui était mis en place soit disant pour elles…

Qu’on m’opposât alors que « Ce n’était pas le moment de faire de la politique » est sans doute la seule chose qui m’ait fait rire, tant tout ce qui se déroulait depuis quelques jours était purement, parfaitement, absolument politique.

J’avais besoin d’un sursaut de dignité pour retrouver le fil de mon humanité ; je l’ai trouvé en disant « Non », ce « Non » que me criaient mes tripes.

Je me fiche de pouvoir dire « j’avais raison et vous êtes des cons ». Ce n’était pas le sujet.

Ma réaction était finalement simplement aussi spontanée que celle d’autres amis, membres de la famille ou connaissances, qui allèrent « marcher » mus par je ne sais quoi (et peut-être qu’eux-mêmes ils ne le savaient pas vraiment non plus finalement, tant j’ai pu entendre le désormais classique à gauche: « C’est une récupération dégueulasse MAIS MOI j’y vais pas pour ça »).

« On » y allait pour quoi ? Pour « la liberté d’expression » (qui n’a pas grand-chose à voir ans cette histoire, j’y reviendrai plus tard). « Contre le terrorisme » (oui, c’est bien, qui peut être pour « le terrorisme », tiens, à supposer qu’on sache quoi entendre par là ?). « Contre l’obscurantisme ». « Pour la France »….etc.

Autant dire qu’ « on » y allait pour l’auberge espagnole.

Après tout pourquoi pas – le gênant dans l’histoire, c’est d’en faire un sujet politique qui voulait taire son nom et ne prétendait pas être discuté.

Une « unité nationale » sacrée, suite à des morts qui ne respectaient pas le sacré.

Le 11 janvier, j’ai donc regardé la « marche » à la télévision. Sur le service public.

Pas maso, mais lucide, et curieuse.

Je regardais en me disant : « Et si tu avais fait le mauvais choix ? Si tout cela était sincère ? Pour une fois, si c’était bien, ce qui semblait si bon, cette grande communion? » .

J’ai cru devenir dingue en écoutant les uns et en voyant les autres. En n’entendant pas un mot sur les dictateurs qui foulaient le pavé avec des larmes de crocodile. Pas un mot sur les guerres qui embrasent le pauvre monde (est-ce que la paix, c’est quand la guerre est « ailleurs ? »). Pas une seule mise en perspective politique sérieuse.

RIEN.

Circulez, on s’aime tous, tout va bien, y’a rien à voir et bisous aux CRS…

Du commentaire de faits divers au bistrot du coin, voilà ce que l’on nous offrait sur le service public.

Je suis sortie de cette journée à peu près dans le même état que si j’avais pris trop de drogue. KO debout.

Ensuite, ça n’aura pas trop traîné, comme certains pouvaient légitimement le redouter.

Les déferrements ont plu dru et les sanctions disproportionnées avec.

Rapidement, très rapidement, le dégueuloir à immondices que sont devenus la plupart des « grands » médias a tourné à plein régime. Tesson, Saint Cricq, tout le monde y est allé de son petit délire hystérique, raciste ou répressif, pour le coup sans que la justice, à ma connaissance, s’en émeuve.

Certains mauvais clowns ont tendu leur désormais classique piège du « miroir » (pourquoi arrêter de jouer à l’idiot utile du système quand cela fonctionne si bien ?).

La concurrence victimaire entre représentants de telle ou telle religion ou groupe socio-ethnique a repris …comme en ….14…

La théorie du grand complot illuminati-juifs-francs-maçons… et ses inévitables avatars racistes ont refait surface en majesté sur les réseaux sociaux où chacun devient si vite et si bien flic, procureur, expert….

Sitôt rentré de Paris, où comme tant d’autres mal intentionnés à notre égard, il avait « marché », en Espagne, Lundi, Mariano Rajoy faisait arrêter plusieurs de mes confrères, défenseurs des inculpés basques…

Et on aura parlé de beaucoup de choses, très vite, souvent mal, sauf sans doute de l’essentiel.

Comme l’a dit quelqu’un dont j’ai oublié le nom (tant j’ai lu de choses depuis le 7 janvier) : « Les derniers clous étaient plantés sur le cercueil de l’intelligence ».

Le concours international de la connerie pas marrante était ouvert (et j’ai une mauvaise nouvelle : il n’est pas terminé, et nous manquons d’humoristes talentueux, de polémistes inspirés, et de bouffons bien gras pour pouvoir en rire vraiment, et donc, commencer à réfléchir.)

Sortant peu à peu de mon état de sidération ces dernières heures, à l’initiative d’un copain journaliste gnoule qui se reconnaîtra (bonjour tocard !), j’ai repensé à mon adolescence.

Sans l’idéaliser (il y avait déjà le Front, le racisme, les problèmes de toutes sortes et pour certains d’entre nous bien plus graves que pour d’autres…) je me suis souvenue de « nous », « ma génération », qui défilait (ou pas) ce 11 janvier.

Des rires de ma jeunesse.

Comme nous étions dans la fraternité du rire.

Comme nous aimions rire et faire rire, tous ensemble, David, Ahmed, Michaël, Fatou, Clémentine, Chiara, Sébastien, Sarah, Yasmina… Peu importait….

Nous étions généreux et terriblement peu regardants dans la distribution du rire.

Nous riions de tout et de tous.

Je me suis souvenue comme c’était une tare, dans un groupe de « potes », de ne pas avoir le sens de l’humour, de la répartie, de la « vanne ».

Comme c’était honteux d’être susceptible, d’avoir « la peau courte ».

Le rire, comme antichambre de la pensée critique, prémices de l’analyse socio-politique, comme M. Jourdain, « sans le savoir ».

Dans ces années-là, on était peut-être à rire de tout, mais on se battait contre « le racisme ».

Pas contre « la négrophobie », « l’antisémitisme » et/ou « l’islamophobie » mais tout connement, contre « le racisme » qui frappait les uns, les autres, et principalement les représentants des couches populaires.

Et ça marchait pas si mal. Au moins il existait un front uni cosmopolite et multicolore face aux abrutis.

Je me suis souvenue alors de ces séances de visionnage collectif de certains « héros » de cette époque étrange que furent « les années 80 ».

Les Nuls. Qu’on allait regarder en groupe chez ceux qui avaient la chance d’avoir des parents, non pas communistes, mais un peu plus friqués (ou amateurs de foot ou de porno…), et donc, Canal +.

Et nous les regardions. Et nous les écoutions. Et nous riions.

Bruno Carette (né à Alger). Alain Chabat (né à Oran). Dominique Farrugia (né à Vichy). Chantal Lauby (née à Gap).

Portés et encouragés par De Greef (né à Boulogne-Billancourt) et Lescure (né à Paris).

J’ai revu leurs « fausses pubs ».

Hassan Cehef/Robert Tripoux (la concurrence entre « l’épicier arabe » sympa et « l’épicier pétainiste » détestable). « Bâillon jaune et Bâillon vert » (contre toutes les sectes). « Royal Rabbin » (qui comparait un rabbin à un berger allemand). « Gamay mon produit de beauté » (qui brocardait le pochetron franchouillard)…

Leurs parodies de séries TV américaines dont « la 5 » berlusconienne tentait alors de nous abreuver.

C’étaient un peu nos Reiser et nos Choron à nous, la génération « d’après ».

Tout et tout le monde y passait, comme nous aimions.

Je me suis souvenue, comme on a pleuré quand Bruno Carette est tombé, ce merveilleux saltimbanque, tellement doué, victime du SIDA (un autre fléau qui encourageait ma génération à tenter de continuer à rire quand même….)

J’ai revu tout cela et, à l’ombre de ces derniers jours, où on en appelle à « avoir le droit de rire », à avoir le « droit de faire de l’humour » même « bête et méchant » sans se faire flinguer pour autant, mais où on n’a jamais aussi peu ri de rien, je me suis dit que nous (oui, encore « nous » moi compris, sans doute) étions passés de la « génération Les Nuls » à une « génération complètement nullissime ».

Faite de conformisme petit-bourgeois (on se retrouve à la cour de recré’, quand les autres portent un jeans et toi un pantalon en velours, comme on se sent mal). De moutonage. De petites lâchetés quotidiennes qui finissent par en construire une grande, collective. De petits intérêts individuels. De récupérations de toutes sortes. De peurs, de trouilles. D’aveuglement et d’égoïsme. De servitude volontaire. De rancœurs aussi sans doute, face aux promesses de la vie, trahies par la société….

Je me suis demandé ce qui nous était arrivé pour que la référence ne soit plus « Misou Misou » ou « Monsieur Manatane » ou Jamel, mais Manuel Valls ou Nicolas Sarkozy.

J’ai beau me dire que c’est peut-être encore de l’humour, ce que nous sommes devenus, mais je vous avoue avoir du mal à y croire.

Alors ? C’est comme dans les chansons ? Ce serait vrai ? « Vieillir », ça voudrait dire « devenir con » ?

En tout cas, je vous confirme très volontiers une chose : avoir 40 ans en 2015, manifestement, ça ne va pas être très drôle…