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Intégrité, intégrisme et désintégration ou le besoin de morale dans la Cité.

Intégrité, intégrisme et désintégration ou le besoin de morale dans la Cité.

« Il faut susciter l’homme de la liberté contre l’homme du destin »

Thomas Sankara, 4 août 1985

 

1/ Devenir de l’identité entre effondrement des anciennes perspectives d’en-commun et illusion individualiste

Politiquement, il y a quelques décennies encore, les choses paraissaient beaucoup plus simples qu’elles ne le semblent aujourd’hui. On se réunissait selon des affinités qui, pensait-on, donnaient des identités politiques remarquables que l’on imaginait immuables : socialistes, communistes, anarchistes, catholiques, royalistes…et qui trouvaient dans le cadre de la démocratie bourgeoise une sorte d’agora où les uns et les autres s’ajustaient tant bien que mal afin de tendre au même consensus implicite qui était le maintien du cadre démocratique, qui est, en France, intimement lié au cadre républicain. Bon gré mal gré, le système fonctionnait donc comme tout système « sain », c'est-à-dire, dans le but de sa propre préservation –nonobstant   les crises de surproduction et les guerres (« nonobstant » parce que longtemps nos intellectuels les plus éminents parmi les non-marxistes ont pu penser que crises et guerres étaient des aléas qu’il fallait subir mais que ces aléas n’entameraient pas le projet initial).

Que les pires voies aient pu être empruntées à cette fin n’invalide pas l’objectif initial, mais aboutit en revanche à ce que cet objectif ne puisse plus jamais être atteint, et le système tel que nous le connaissions jusqu’alors est entré en voie de désintégration complète, ce dont nous avons la preuve chaque jour, par cent exemples différents.

Cette désintégration manifeste, c’est ce qui nous donne quotidiennement l’impression de vivre au royaume du Père Ubu.

Avec la désintégration du système se désintégraient les anciennes identités politiques. Parallèlement à la perte des identités politiques se développait une crise de l’identité « tout court » qui touchait les individus en tant que tels.

L’identité ne pouvant se réfléchir sans l’Autre, ni sans une certaine forme d’égalité, ou d’équivalence, en tout cas, de relation entre soi et l’Autre, au fur et à mesure qu’implosait l’ancien consensus, que s’effondraient les anciennes perspectives d’en-commun, pendant que l’illusion individualiste montait en flèche et que nous nous droguions au « Je » tout-puissant, une force centrifuge désintégrait profondément non pas le système lui-même, mais d’abord et avant tout la société en tant que somme des désirs d’en-commun, en tant que contraire de l’individu isolé.

Le remède choisi fut sans doute pire que le mal : au lieu de privilégier une tentative pour vivre avec notre somme de contradictions, on choisit de donner un regain de vigueur à l’idéalisme bourgeois universaliste (c'est-à-dire blanc, masculin et dominant) en psalmodiant des appels pathétiques à l’Unité.

Impossible de définir une identité sans Autre. Impossible d’être sans exister.

Mai 1968. Chute du mur de Berlin. Effondrement de l’empire soviétique.

Trois évènements fondateurs d’une nouvelle étape politique dans l’histoire de l’Occident (et par ricochet, dans l’histoire des peuples non-occidentaux contraints de subir l’histoire de l’Occident, qu’ils le veuillent ou pas).

Une étape qui vit donc principalement la survenance « en majesté » de l’individualisme comme réponse à « la défaite du socialisme », et la difficulté consubstantielle de chacun à définir son identité, qu’elle soit politique ou morale.

Une étape, surtout, où le désir de morale ne trouva rapidement plus aucune place dans la Cité, dans la politique, une étape où la Cité ne devait plus être gouvernée que par une poignée d’oligarques et leurs valets politiciens selon les courbes des cours de bourse, les fluctuations des taux de change et les notes des agences de notation. Car le libéralisme requiert avant tout l’amoralité pour fonctionner.

L’état de développement du capitalisme vers toujours plus de libéralisme, ce qu’il consomme de richesses naturelles et humaines, son appétit d’ogre…sont tels qu’on ne pouvait plus admettre que l’on pensât seulement un peu différemment, surtout, ne pouvait plus admettre un quelconque désir de morale, et c’est ainsi que naquit la célèbre doctrine thatchérienne « There Is No Alternative ». Ce qui était un message non seulement économique mais surtout politique et (paradoxalement) moral : il n’y a pas à envisager d’autre alternative sociale, d’autre voie, que l’économie.

Comme il était inenvisageable cependant, puisque l’homme est un « animal moral », de nous faire avaler cela tout roide, d’un seul tenant ; il fallut mystifier et maintenir une sorte de théâtre d’ombres, d’illusions, ce en quoi l’industrie tant du cinéma que des cosmétiques ou de la mode (la société du spectacle) aida terriblement. Il fallait à la fois que la culture se transformât en distraction (pour nous distraire) et que la relation à l’Autre se mue en séduction.

Voilà donc de quoi nous sommes le produit actuellement, que nous l’ayons voulu ou pas, peu importe : de cette propagande insidieuse du renoncement, de ce lâcher-prise moral et de l’abandon de la politique, dans un immense travestissement, une mascarade sans fin qui réduisait le fait de vivre à la consommation et à la production, un hédonisme de pacotille qui offrait comme quête ultime la fin de l’accident, la fin de la mort, le désir d’éternité… à des individus isolés et désormais incapables de se définir politiquement ou moralement.

Nous errons actuellement dans un théâtre d’ombres, pauvres particules d’un monde ancien désintégré. Sans identité, puisque sans Autre à contempler pour se définir, nous cognant les uns aux autres sans comprendre encore bien quel levier il nous faut choisir pour, avec un point d’appui, tenter de faire basculer le monde dans une autre trajectoire.

Pourtant, c’est dans le fait que nous nous cognions immanquablement les uns aux autres que réside probablement une des clefs de notre salut (si toutefois nous parvenons à faire en sorte que le monde ne se fige pas dans l’hiver nucléaire).

Car il se trouve que, presque miraculeusement, à force de se cogner, certains individus se mirent à résister à la tyrannie du dogme unique, à la tentative universalisatrice où l’alternative n’a plus de place ni de sens autre que « l’alternance », ce à des niveaux différents, avec des motivations différentes, qui souvent leur échappaient à eux-mêmes.

Que tout aussi miraculeusement, l’accident reprenait sa place et ouvrait de nouvelles perspectives. Que l’Autre, que le désir d’altérité… refusaient de mourir comme le pouvoir y enjoignait pourtant avec une force jusqu’à présent jamais employée.

De ce point de vue, les «  réactionnaires », les « identitaires », et les « complotistes » regroupant tout un tas de gens (que je refuse de citer ici mais dont vous voyez bien de qui il s’agit), ne sont que les symptômes d’un désir refoulé qui travaille profondément tout le corps social.

Ils tiennent pour le moment le haut du pavé car il est évidemment plus rapide et plus facile de produire de la pensée médiocre, du simplisme, que de la pensée profonde, que d’essayer de sortir des contradictions par le haut, mais ce n’est qu’une étape, cela je le crois, et je ne pense pas que leur règne durera longtemps, si toutefois, ceux qui sont conscients et « les yeux ouverts » veulent bien se donner la peine, enfin, de passer de l’indignation-résignation à l’action, et de la groupuscularisation à l’union (et je n’ai pas dit « unité » à dessein).

 

2/ Rejet de la projection au futur et désir d’intégrité au présent

S’il y a un courant souterrain qui traverse le corps social, c’est bien celui d’une forme d’humilité intellectuelle qui refuse désormais de plus en plus ce que l’on peut appeler « un projet ». Echaudés par les tentatives du 20ème siècle de créer un « homme nouveau », un « monde nouveau », plus modestement, les générations qui grandissent actuellement, pour la partie des individus qui sont conscients (et peut-être même pour qui ne l’est pas), veulent circonscrire leur action à la création de « conditions propices » sans insulter l’avenir, et donc, sans prétendre le tracer, le projeter, en acceptant par avance de ne pas tout maîtriser, de ne pas pouvoir tout contrôler, en acceptant que leur fin ne sera pas la fin du monde et qu’il convient d’abord et avant tout de laisser ouvert aux « générations futures » un champ de possibles qui ne soit pas un champ de mines.

En d’autres termes, on aurait parlé « autrefois » de « mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses ».

Ce rejet de la projection au futur se traduit par le rejet des partis politiques qui ne pensent justement toujours pas en dehors de ce paradigme selon lequel un petit groupe serait détenteur d’une solution qui serait la seule bonne et qu’il conviendrait de trouver le moyen d’imposer au plus grand nombre (paradigme qui nous fait dire que l’aristocratie n’est pas morte complètement dans la démocratie, et qu’il faut plus – ou autre chose - que couper la tête d’un roi pour en extirper les racines…).

Or, ce que disent ces individus, dont beaucoup sont des jeunes, c’est que peut-être, d’abord, ce « grand nombre » ne demande plus que l’on décide à sa place.

Ils font ainsi un pari : celui de l’absence de gouvernement des masses. En cela, ils refusent la projection, ils refusent le projet, ils refusent les statistiques et ils refusent également l’Etat, en tout cas, tel qu’il est devenu, c’est-à-dire un « garde-chiourme » au service exclusif d’une poignée de dirigeants de sociétés commerciales et financières.

Leur désir et leur action se tournent vers ce qui a été abandonné ces dernières décennies : d’une part l’investissement réel dans le présent comme condition nécessaire du futur, et l’intégrité, c'est-à-dire, en résumé, la morale (en idées et en actes) comme politique, c'est-à-dire, comme mode d’organisation de la société.

On trouve ainsi aujourd’hui trois points de convergence dans les trajectoires de ces particules que nous sommes :

-          La conscience, tout d’abord. Qu’elle soit désir, volonté ou état de conscience, mais qui fait que nous sommes de plus en plus nombreux à ne plus vouloir, à ne plus pouvoir, vivre sans conscience. Nous ne voulons plus manger sans conscience, nous ne voulons plus construire sans conscience, nous ne voulons plus nous reproduire sans conscience, nous ne voulons plus travailler sans conscience, nous ne voulons plus voter sans conscience…nous voulons ouvrir les yeux, et une fois cela fait, garder les yeux ouverts et tenter d’avancer ainsi.

-          Le respect de la dignité de l’Autre, c'est-à-dire la reconnaissance de la nécessité et donc de l’irréductible existence de l’Autre, qu’il soit humain ou animal.

-          Enfin, l’attachement à certaines libertés politiques fondamentales et le refus de leur travestissement : principalement, la liberté d’opinion, la liberté de manifestation, la liberté d’expression.

Nous acceptons que nous n’avons pas de « projet de système alternatif » en tant que « programme politique » au sens classique (nous n’en voulons surtout plus, en réalité) mais néanmoins, nous nous donnons le droit de poser avec certitude comme postulat (un postulat qui commence à faire consensus dans cette catégorie de personnes conscientes, donc) que le monde dans lequel nous évoluons ne va pas du tout dans le « bon sens ».

Ainsi, nous nous retrouvons de plus en plus nombreux et venant d’horizons divers, sur des revendications qui sont plus des revendications morales que des revendications politiciennes ou économiques, qui en sont même le contraire :

-          Personne ne mérite de vivre dans le dénuement, sans toit, sans soins, sans se nourrir, la dignité n’existe que dans le respect que l’on démontre de celle d’Autrui et rien ne légitime que certains hommes soient soumis à un régime dégradant cette dignité. Ni la couleur, ni l’ethnie, ni la religion ni la situation financière.

-          La liberté d’aller et venir doit être la plus absolue possible, a fortiori dans un monde ravagé par les guerres et les famines, ravagé par ces cavaliers de l’Apocalypse que l’Occident fait naître chaque jour.

-          Rien ne justifie la dégradation écologique et environnementale infligée à l’échelle planétaire, rien ne justifie la prédation des ressources naturelles locales pour le profit de multinationales.

-          Rien ne justifie la guerre.

-          Rien ne justifie l’esclavage.

-          Terrorisme ou pas, nous refusons de vivre dans une société rongée par la frénésie et la paranoïa sécuritaires et nous pensons que plus d’écoles, plus de transports, bref, plus de services publics, en résumé, serait préférable, et de loin, à plus de policiers et plus de prisons.

-          Rien ne justifie non plus l’insulte permanente faite à notre intelligence par des générations de politiciens qui se reproduisent comme les poulets de batterie qu’on nous livre à consommer.

Que ces revendications morales s’expriment dans notre dégoût de plus en plus affirmé pour l’industrie de masse, la société du pétrole, la consommation, la recherche effrénée de la croissance économique, la dévastation écologique, l’esclavagisation d’une partie considérable de nos semblables, le gouvernement des masses par la peur et l’émotion, le grignotage du temps par des impératifs de vitesse et de rapidité qui ne nous concernent pas…, donc, dans un champ ou un autre des luttes contre les nombreuses horreurs que crée quotidiennement le système capitaliste globalisé, où nous nous retrouvons, dans le croisement de nos trajectoires, c’est dans le désir d’intégrité.

Pour nombre d’entre nous (et ce quel que soit notre bagage scolaire ou universitaire), notre degré d’éducation, de culture, de savoir, d’information et d’échanges intellectuels est désormais sans commune mesure avec celui de nos ancêtres, et fait que nous supportons de plus en plus mal d’être simplement « gouvernés », au bénéfice des multinationales, a fortiori par de faux experts, de vrais Tartuffe, ceux qui nous parlent de notre doigt quand nous leur montrons la lune, ceux qui disent une chose et font le contraire, ceux qui sont « contre » mais qui votent « pour », ceux qui n’ont plus assez de leurs deux mains pour compter le nombre de fois où ils ont retourné leur veste, ceux qui pensent qu’ « homme politique » est, pour nous, une nécessité, et pour eux, une carrière professionnelle que nous devons leur financer comme un « dû », ceux qui pensent que nous en sommes encore à attendre qu’ils nous promettent, ceux qui prennent notre respect de la vie pour de la soumission et de la passivité, ceux qui croient que nous avons abandonné tout espoir d’une révolution, d’une révolte, d’une évolution, d’une volte-face …et qui s’imaginent que la seule violence dont nous soyons encore capables est la violence contre nous-mêmes...

En d’autres termes, un désir d’émancipation de toutes les tutelles anciennes se fait jour, qui se nourrit de ce désir d’intégrité.

 

3/ Intégrisme et désintégration comme symptômes d’un désir d’intégrité qui ne trouve pas de traduction politique

Puisqu’à ce jour, notre désir commun d’intégrité ne trouve pas (encore) de traduction politique en dehors des éternelles solutions périmées, qu’on nous représente sans arrêt, ripolinées, rechapées…, présentées par des hommes et des femmes du passé qui espèrent qu’en se travestissant, en nous singeant, ils nous ramèneront dans leurs escarcelles, il faut bien-sûr voir l’intégrisme comme un symptôme du désiré mais non-encore advenu.

Nous n’avons pas l’intégrité, nous avons sa face hideuse, l’intégrisme. Qu’il soit religieux, ou qu’il soit politicien.

Nous n’avons pas l’intégrité, nous avons la désintégration du corps social qui continue, qui pour certains, de plus en plus nombreux, hélas, se meut également en désintégration individuelle et corrélativement, nous avons l’injonction du pouvoir, une injonction de plus en plus ferme et violente, à une intégration qui n’est qu’un autre mot pour la soumission au système et qui suscite en conséquence autant de nouvelles résistance à chaque fois qu’elle est prononcée.

« Subissez ou disparaissez », c’est le message que l’on nous envoie. « Ne luttez pas. Acceptez. Soumettez-vous ». Voici ce que nous disent les gouvernants, qu’ils soient ou pas dans une prétendue « opposition ». Aucun représentant de l’ordre du passé ne veut notre liberté, tous ceux qui tendent de près ou de loin au maintien du système qui s’effondre sont des ennemis de l’émancipation.

Ils nous disent que nous devons avoir peur les uns des autres, ils veulent nous démontrer que l’homme est un loup pour l’homme, que cela ne peut changer, que les masses laborieuses sont dangereuses. Ils emploient toutes leurs forces à nous diviser : gentils manifestants/méchants manifestants. Gentils ouvriers/méchants ouvriers. Gentils musulmans/méchants musulmans…. Ils s’échinent à nous éloigner des centres de décision et de pouvoir, à nous dégoûter de la politique, à moquer notre désir de morale….

En vérité, notre désir d’intégrité et d’émancipation les fait réfléchir. Non pas pour s’améliorer, non. Mais pour mieux nous museler et nous disperser. Vite.

L’intégrité, dont nous avons ce désir en commun, qu’est-ce que c’est ?

C’est pouvoir se regarder dans une glace parce qu’on n’a pas tiré sa pitance de l’écrasement du collègue, de la dénonciation de l’étranger ou de l’expropriation d’une famille.

C’est pouvoir supporter un voisin qui prie vers La Mecque et un autre qui ne prie rien du tout, et faire en sorte qu’existent des lieux communs où ces voisins puissent continuer à débattre ensemble du meilleur système de ramassage et de traitement des déchets, des méthodes de pédagogie et d’autres chosent qui font que notre vie est commune.

C’est pouvoir garder la tête haute quand tout le pouvoir veut nous la faire baisser. C’est être fidèle à nos besoins profonds, savoir faire la différence entre nécessaire et contingent, ou au moins, avoir les moyens d’essayer.

C’est ne pas mentir, ne pas trahir, ne pas renoncer. Ne pas faire le contraire de ce que l’on a dit et justement, mettre en œuvre tous les moyens pour faire ce que l’on a dit. Rendre des comptes.

Débarrasser ses oreilles des échardes de la langue de bois. Rendre leur sens aux mots. Avoir des paroles de vérité. Délier sa langue.

Ne pas voler, mais aussi, avoir le droit de refuser de se faire voler. Ne pas vendre son frère, ne pas vendre son âme.

L’intégrité, c’est refuser de cuisiner, de manger un produit dont on ignore de plus en plus où et comment il a été élevé, produit, distribué, à quelles conditions et avec quelles conséquences…

C’est ne plus sourire quand on parle des animaux comme d’êtres sensibles méritant d’être protégés de la torture et de la maltraitance.

L’intégrité, c’est la conscience quasi suraigüe de l’interconnexion des êtres vivants, et l’action en conséquence de cette conscience. L’intégrité, c’est ne plus accepter que toute une partie de son plaisir provienne de l’exploitation des richesses extorquées sous d’autres cieux, loin de nos yeux.

L’intégrité, c’est accepter les appels au boycott comme moyens d’action politique non violents et légitimes. Parce que sauf à vouloir museler totalement toute parole contraire, on ne peut pas prétendre criminaliser un boycott d’une part, et d’autre, part déplorer qu’augmente la violence. C’est être du côté de ceux qui manifestent pour la liberté, pour l’émancipation, et jamais du côté de ceux qui répriment, qui enferment, qui assignent à résidence.

L’intégrité c’est la cohérence. La cohérence des idées et des actes. C’est le refus de la délégation professionnalisée. C’est le choix de l’autogestion, du collectif, de la participation, de l’utilisation des ressources locales. L’intégrité ne craint pas les contradictions, les différences, la coexistence des cultures, et au contraire, s’en nourrit.

L’intégrité, c’est aussi l’engagement. L’engagement dans la transformation du corps social.

L’intégrité, c’est la lutte. La lutte contre les facilités, les faux-semblants, les mensonges, les ruses, les manipulations…destinées à faire avaler l’inacceptable. La possibilité de la lutte. L’acte de lutte. Le contraire du renoncement et de la résignation.

L’intégrité, c’est aussi le respect de l’intégrité de l’Autre, c’est respecter, d’une certaine manière, le sacré dans l’humain. La vie, la possibilité de vivre…

 

4/Semer aujourd’hui dans un sillon assez droit pour récolter demain un fruit que l’on accepte d’être inconnu

Ce désir d’intégrité se situe nécessairement dans le présent (un présent étendu, un présent en partie fantasmé).

On veut faire ce qui est aujourd’hui en notre pouvoir, à portée de main, pour que demain puisse pousser un fruit dont nous acceptons d’emblée comme étant un « fruit inconnu ».

Nous voulons agir aujourd’hui pour créer les conditions des possibles pour demain, car, si nous refusons de tomber à nouveau dans le piège du « projet d’avenir », nous savons aussi avec certitude que les conditions actuelles n’ont rigoureusement aucune chance de permettre un avenir meilleur à quiconque.

Nous savons que ces « meilleures conditions » n’ont aucune chance de survenir dans le système actuel fait de mensonges, d’atteintes à la dignité, de saccages environnementaux, de discriminations, de reproduction forcenée des inégalités, de paranoïa sécuritaire, de misère matérielle et morale…

Notre désir d’intégrité et notre désir d’émancipation sont justes et légitimes, et de ce fait, ce sont les seuls désirs à même de, peut-être, pouvoir servir de levier afin d’opérer le basculement du système qui devient urgent et nécessaire, sauf à attendre « la fin du monde ».

Il convient de nous en servir partout désormais.

 

« Il est nécessaire, il est urgent que nos cadres et nos travailleurs de la plume apprennent qu’il n’y a pas d’écriture innocente. En ces temps de tempêtes, nous ne pouvons laisser à nos seuls ennemis d’hier et d’aujourd’hui, le monopole de la pensée, de l’imagination et de la créativité. »

Thomas Sankara, discours devant l’assemblée générale de l’ONU le 4 octobre 1984